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Face perso

Ecrire, oui, mais dans un tout autre exercice…

Place aux sensations, à l’improvisation et à l’émotion !

Des contes pour accompagner des œuvres au pastel…

  • La dernière farce de Jean-des-Bois (ci-dessous)

La dernière farce de Jean-des-Bois

Jean-des-Bois était un drôle de petit bougre.

Tous les matins que Dieu lui donnait, il s’éveillait sous un nouveau buisson, les gouttes de rosée roulant sur les bords de son chapeau de feuilles de campanule. Sitôt l’œil ouvert, il lui venait une nouvelle idée de facétie qui le faisait sourire, puis se trémousser sur son lit de mousse, avant qu’un rire, aussi léger que le chant du rossignol et aussi puissant que le “kru kru kru” du pic noir, ne l’emplisse et s’éparpille en trilles jusqu’aux quatre coins de la forêt.

Jean-des-Bois était un sacré farceur. Il était par-dessus tout redouté des paysans qui ne craignaient rien tant que de trouver la porte de l’écurie ouverte sur le jour levant et leurs bêtes éparpillées dans les prairies, jusqu’au ruisseau, et mélangées aux autres troupeaux. Ou de découvrir des graines de lentilles et de pois dans leurs sacs de farine. Il se raconte aussi qu’un jour, une brave fermière découvrit au matin dans son lit non point son mari mais celui de la ferme voisine… qui jura s’être pourtant endormi aux côtés de sa Bertille et ne point l’avoir quittée.

Ce jour-là, le petit lutin farceur mijotait une de ses petites blagues pour les hautains châtelains de Beauvallon. Pour mener à bien son plan, il lui fallait se préparer à entrer dès le coucher du soleil dans la citadelle de pierre. Tout en chantant, il cueillait ça et là épis de blé, fleurs de bleuet et gais coquelicots, qu’il allait accrocher aux murs, à la place des affreuses têtes de cerfs et sangliers qui ornaient les boiseries. Comme il serait drôle de voir la tête de la sombre comtesse ou de son sinistre fils, découvrant ces trophées de chasse aux yeux vides… sur leurs blancs oreillers !

Chemin faisant, Jean-des-Bois composait des bouquets tous plus odorants et colorés, qu’il déposait près du ruisseau pour leur garder toute leur intensité. Car aussi farceur et irrespectueux qu’il fût, le lutin était un grand cœur dédié à la nature et à ses beautés. Tout à sa cueillette et à ses refrains coquins, il ne prêta pas attention au doux frottement qui suivait tous ses déplacements. Chuchotant des mots tendres aux douces anémones, il prenait un air énamouré en caressant du regard un sabot-de-Vénus. Enfin, sa récolte terminée, il s’accorda une petite pause sous un parapluie de fougère, grignotant des baies de sureau. Il ne résista pas à la douceur de l’instant, et ferma les yeux.

Lorsqu’il les rouvrit, il était allongé sur un confortable matelas d’aiguilles, à la cime de majestueux pins. Dans le soleil déclinant, roussissant tout alentour, il aperçut soudain les grands yeux moqueurs de la plus belle créature qu’il lui ait été donné de voir. Ses cheveux, aussi roux que le pelage de l’écureuil, lui couvraient tout le haut du corps, habillé d’une robe cousue de toiles d’araignée.

Jean-des-Bois sursauta, partagé entre la surprise de découvrir aussi taquin que lui, le bonheur le plus fou qui remplissait son corps de chaleur… et l’envie de descendre très vite à terre poursuivre sa mission ! Sa belle était-elle aussi habile pour lire dans les cœurs ? Voyant le soleil disparaître, elle lui adressa un clin d’œil complice, lui prit la main et, saisissant dans l’autre une liane de lierre tressée, l’emmena dans une vertigineuse descente jusqu’à la terre ferme. Là, entourant leurs deux silhouettes d’une écharpe de cheveux roux, elle lui chuchota à l’oreille tout ce qu’elle avait vu depuis le matin. Comment, réveillée par son joyeux rire, elle n’avait eu de cesse de le trouver. Comment, à le voir si tendrement affairé entre les fleurs, elle avait eu envie d’être cueillie à son tour avec tendresse. Et comment, alors qu’il n’avait pas prêté attention aux éclats d’or qu’elle avait semés sur les chemins et au bord de l’eau, elle l’avait emmené dans son repaire et regardé dormir, des heures durant. À présent, il lui pressait de connaître tous ses secrets, et surtout celui de son hilarité. Mise dans la confidence, Chloé-la-rousse décida aussitôt de lui prêter main forte pour causer quelque gentil mais moqueur tourment aux châtelains. N’avaient-ils pas maintes fois piétiné leurs tapis de fleurs, mis à terre les plus fiers rois de la forêt ?

Depuis ce jour, les habitants de Beauvallon se couchent chaque soir avec inquiétude, soulevant couettes, oreillers, regardant jusque sous le lit, avec la crainte de voir apparaître une tête de cerf, un groin de sanglier ou le portrait des aïeuls descendus de leur cadre. Dans la citadelle de pierre, les douces odeurs et les couleurs de la nature n’ont toujours pas plus de place… ces vertus-là n’apparaissent qu’aux cœurs simples. Quant aux paysans, ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Là-haut, au sommet des frondaisons, Jean-des-Bois et Chloé-la-rousse sont bien trop occupés à se raconter leurs facéties et à en rire du matin au soir, à mijoter des recettes de beignets d’ortie et de tartines d’ail-des-ours, à sauter de branche en branche main dans la mai, pour aller taquiner qui que ce soit. Moralité : vivre à deux n’exclut pas la facétie, mais la partager est bien plus agréable que d’en faire souffrir autrui.

 

Véronique Buthod, De l’idée aux mots

2 comments on “Face perso

  1. Un grand merci des pastellistes pour avoir su si bien mettre des mots autour de nos contes. Ah, quand les artistes se complètent, que d’émotions…
    On attend les suivants !
    Bisous

  2. ça manque ça… 
    c’est quand que tu ré-alimente la face perso ??
    sont beaux tes contes, faut pas lâcher ça, jamais…

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