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Le grand chien noir qui aimait la couleur

Il était une fois un village accroché au pied d’une falaise, au bout d’un long chemin pavé. Les habitants travaillaient la terre, se nourrissaient de ses fruits et vivaient paisiblement, sans joie excessive ni grave tourment. Un jour, à l’heure où les enfants sortaient tout juste de classe, chahutant et se bousculant, un énorme chien fit son entrée dans le le village, son ombre gigantesque se projetant entre les premières maisons du village. Surpris, les enfants le regardèrent s’avancer, à pas lents, les yeux et la gueule masqués derrière d’épaisses touffes de duvet blanc. Majestueux, il s’approcha d’eux, finit par s’arrêter devant le bâtiment gris de l’école. Seules bougeaient ses longues oreilles, qui dépassaient presque le bord du toit de lauzes.

Le temps semblait s’être arrêté, un silence pesant remplaçait les cris des écoliers, figés sur place.

Puis l’animal s’assit sur son derrière, regarda longuement autour de lui, et finit par poser son museau dans la main de la petite Lucie, la plus téméraire, la plus curieuse d’entre tous. À pas prudents, elle s’était approchée pour observer de plus près cette bête si étrange. Conquise, elle passa alors le bras autour du cou du vieux chien et posa sa tête contre la sienne. Alors, petits et grands s’avancèrent à leur tour et bientôt, tout le village fut réuni autour de la place.

Ainsi commença une soirée magique, comme les habitants n’en avaient pas connue depuis longtemps, depuis qu’avaient cessé les contes et les veillées, les danses et les feux de la Saint-Jean. Tout le soir, le chien leur conta ses voyages, la chaleur et les couleurs des pays du Sud. Les maisons arc-en-ciel, les accents gais et les chants qui animaient les rues à toute heure du jour.

Au petit matin, les parents s’éveillèrent les uns après les autres, sur la place, tout engourdis. Les enfants, eux, étaient déjà sur pied depuis longtemps. Entraînés par ces récits, ils avaient passé le reste de la nuit, avec leur maîtresse Melle Violette, à vider les placards et les tiroirs de l’école de tous leurs pots de peinture. Guidés par les évocations du grand chien noir, ils avaient commencé à repeindre les murs de l’école, les devantures des commerces et les trottoirs du village. Enhardis à leur tour, les adultes se laissèrent aller à badigeonner à leur tour les falaises et les pierres des chemins, à colorer leurs habits en chantonnant.

Tous étaient si occupés à redécouvrir la gaieté du jour qu’ils ne virent pas la fine et haute silhouette noire qui s’éloignait à pas lents du village. Seules Lucie et Melle Violette l’accompagnèrent du regard, jusqu’à ce que, sous le chaud soleil de midi, seul le bout noir et blanc de sa queue fut encore visible. Sur le chemin, l’empreinte de ses pattes dessinait une trace multicolore, qui se prolongeait, bien au-delà des limites du village, le long des routes et sentiers où ce grand sage apportait sa vision colorée de la vie.

Véronique Buthod, De l’idée aux mots

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